France TGV N°28 - Octobre 2000

Vous n'avez pas la réputation d'être facile en interview…

Parce qu'il ne faut pas se laisser aller. Je ne parle pas de choses trop personnelles, de mes enfants. J'évite aussi d'évoquer des contrats avant qu'ils ne soient signés. Le journaliste fait son métier, il aime trouver l'info et la diffuser. Mail il est nécessaire de garder quelques distances avec lui, de ne pas trop se rapprocher " du hérisson ".



Ces " hérisssons " vous ont-ils déjà piqué ?

Certains. J'ai été frappé de plein fouet par des idées reçues, des personnes qui opposaient cinéma commercial et cinéma intello, qui ne savaient pas que j'avais travaillé avec Raul Ruiz ou au théâtre des Amandiens. Ca me gonfle. Moi, je ne pourrais pas aller interviewer quelqu'un sans connaître son parcours. Alors maintenant, je fais simple. Je reste le plus honnête possible, tout en évitant la langue de bois.



Comme beaucoup d'autres, Mathieu Kassovitz, avec qui vous venez de tourner les rivières pourpres, ne tarit pas d'éloges sur votre présence à l'écran. Le succès rend-il charismatique ?

La présence, comme l'humour, on l'a ou non dès le départ. Sans prétention, je crois l'avoir toujours eue. Cela s'est vu dès 1975, quand nous avons monté une compagnie théâtrale avec Didier Flamand et que nous avons commencé à improviser sur un spectacle.



Luc Besson, lui aussi, l'a compris rapidement…

Il était le premier assistant réalisateur sur Les bidasses aux grandes manœuvres et je suis venu pour le casting. Tout a commencé comme ça. Six ans après, il m'a dit : " Quand tu es entré dans la pièce, j'ai vu Enzo . " A l'époque, il avait déjà Le grand bleu dans ses cartons. Il l'avait partout, dans la tête, dans le ventre. C'est un mec qui fait ses films physiquement. Il m'a donné un treillis, m'a engagé comme sergent dans ce petit film de bidasses, et m'a observé. Nous avons ensuite fait un court métrage, puis le dernier combat, Subway… Et enfiin Le grand bleu.



Pour vous, ce fim a été un vrai détonateur…

Un seul film peut changer tout ce qu'il y a devant soi. J'ai commencé à travailler comme acteur dès les années 40, mais ce film a vraiment été un point de départ. Presque 10 millions d'entrées, ça vous impose chez les gens. Après, il faut savoir arroser le beau jardin qu'on vous a donné.



Les rivières pourpres est adapté du best-seller de Jean-Christophe Grangé. Et il paraît que des lecteurs vous avaient imaginé dans la peau de ce policier avant de savoir qu'un film serait tourné…

J'avais lu le bouquin avant de savoir que j'allais jouer dans le film. Mais je n'avais pas pensé que Pierre Niémans me ressemblait, que j'étais le personnage. Aujourd'hui, je l'aime vraiment. Sa personnalité est un peu différente de celle du livre, la vision sociale de Mathieu n'était pas la même que celle de l'auteur. Je ne peux rien dire de plus.



Si vous ne gardiez qu'une seule image de ce tournage ?

Ce serait celle des cadavres dans la glace. Cette vision était terrible.



Nadia Farès, votre partenaire, a subi trois mois d'entrainement pour le film. Vous aussi ?

Elle a été formidable. Moi je ne fonctionne pas comme ça. Quand j'ai signé, je m'exécute. Les guides de haute montagne m'ont juste briefé en un après-midi.



Le danger ne vous inquiète pas plus que ça ?

Faire du vélo peut être dangereux. Il est vrai que la descente en rappel, dans le glacier, n'a pas été facile. La montagne n'est pas son élément. On a subi de petites tempêtes, nous avons été coincés à 3200 mètres d'altitude. 80 personnes qui ne peuvent pas redescendre et l'àprès-midi qui se termine… C'est limite. Il arrivait aussi qu'on ne puisse parler tellement il faisait froid. Mais, comme dirait l'autre, " T'as signé, mon gars, alors, tu te lèves et tu le fais ". Il y a toute une équipe en jeu, des machinos, des électros. Tu ne peux pas reculer, on te prendrait pour un charlot.



Vous ne donnez pas dans la complaisance à votre égard…

Je parle souvent du mec qui est sur l'écran comme de quelqu'un d'autre, comme si ce n'était pas moi. Si je suis complaisant à son égard, je suis cuit. Je finis par parler d'une image en m'aimant formidablement. Alors qu'il y a des matins où je me déteste, où je dois supporter ma gueule de con. On peut prendre la grosse tête en trente secondes et être incapable de continuer à produire ce " mensonge magique " qui fait croire aux Rivières pourpres, aux Visiteurs, à Léon…



Vous avez tourné avec Robert De Niro dans Ronin. Peut-on être ami avec une telle personnalité ?

Autant que l'on puisse l'être avec un homme en éternel déplacement. On peut sympathiser et se parler quand on se croise. En fait, il est difficile d'être amis quand on arrive tard dans la vie de quelqu'un. On peut avoir une certaine intimité, mais chacun a déjà fait sa route. Cela dit, quel plaisir de tourner avec de tels acteurs ! Il jouait dans Means Streets, tout de même ! C'est aussi pour cette raison que j'aime travailler aux Etats-Unis.



Quand les Américains se sont-ils intéressés à vous ?

Ils ont commencé à appeler dès Le Grand bleu. Ils ne sont mà pour ça, repérer ce qui se fait partout. Kristin Scott-Thomas, par exemple, a commencé avec moi au théâtre, à Nanterre. Elle vivait à Paris ; les Américains l'ont repérée. Ajourd'hui, elle est au sommet. Des réalisateurs comme Adrian Lyne ou Ridley Scott adorent les acteurs français.



Pourquoi cela ne se produit-il pas plus souvent ?

Parce qu'ils ne sont pas fous. Pour eux, le cinéma est aussi une industrie et il leur faut des acteurs " porteurs ". C'est un esprit marketing qu'il ne faut pas vouloir moraliser. Ils savent faire du cinéma. A leur manière.



Avez-vous dû accepter de fonctionner selon leurs règles ?

Il faut accepter les règles et être sûr de son art pour pouvoir l'exploiter. Il y a beaucoup d'argent, d'avocats… On parle rapidement de blé. Moi, j'ai regardé, je n'ai rien forcé, et la plus grosse agence m'a pris sous son aile. Nous avons ensuite discuté de la vitesse à laquelle il fallait aller. Eux poussaient un peu trop pour faire tourner la boutique, moi je préférais prendre mon temps. Plus il y a de fondations, plus l'immeuble que l'on va construire aura d'étages. Je ne crois pas aux choses qui vont trop vite, je ne voulais pas que l'on me mette une étiquette.



Celle du " méchant Français ", par exemple ?

Par exemple. Je ne suis pas anglais et incarner un Texan ou un gars du Minnesota m'est impossible. Aujourd'hui, même si c'est encore difficile, je suis plutôt content des rôles que l'on me propose.



Qu'est-ce qui les a séduits chez vous ?

Peut-être une certaine idée des Français, de l'Européen, qu'ils se font et à laquelle je corresponds. Je suis une sorte de trait d'union entre l'Amérique et l'Europe. En Angleterre aussi, ça a été une explosion après Léon. Ils disaient : " Jean Reno is cool ". Je ne sais même pas ce que ce mot signifie vraiment pour eux. Je ne suis pas arrivé là-bas en disant " Je suis français, dégagez, où je vous cogne ". Je travaille comme je peux, avec un peu de chaleur : je ne suis pas un bloc de glace.



Comment éviter de prendre la grosse tête quand on a une carrière internationale ?

J'ai des amis qui ne sont pas du tout complaisants. Un petit groupe de quatre copains très différents. L'un écrit, l'autre est dans la musique à New York, un troisième dans le commerce international en Italie… On se suit depuis Casablanca, en 1960. Si on se mentait, on aurait l'air idiots en train de se congratuler. Se mentir, ça signifie embellir. Quand ça pue, il faut le dire. J'ai appris beaucoup de choses en regardant les autres acteurs, mais ces amis-là m'ont appris la vie. Nous avons gardé la même naïveté. On se demande toujours pourquoi ça fait mal. Pourquoi la route fait mal ?



La route est moins douloureuse quand on est connu et aimé ?

Le succès est un élément perturbateur. Le regard de l'autre change alors que vous n'avez pas l'impression de changer. Le public a une idée préconçue de vous, en fonction du plaisir qu'il a pris. C'est déséquilibrant. J'ai mis du temps à accepter d'être aimé, je trouvais ça surprenant.



Aujourd'hui, que vous reste-t-il de vos origines andalouses ?

Le flamenco… Mais aussi le son d'une guitare madrilène, celle de Ramirez, le rouge des bottes des toreros fabriquées à Séville, la manzanilla, le visage d'un paysan en Andalousie de la même couleur que la terre…



C'est pourtant pour la France que vous avez quitté Casablanca à l'âge de 12 ans…

Je suis né au Maroc, mais je ne suis pas de culture arabe. Très jeune, j'ai eu une attirance pour la France, à travers ce que j'ai lu, puis ce que j'ai vu. La terre qui change tout le temps, la Bretagne, la Corse… et Paris, la culture, là ou il fallait être. La patrie de Molière. Je préfère Victor Hugoà Shakespeare. C'est le plus grand écrivain qu monde. De très loin.



Vous vivez, paraît-il, entre Paris et Los Angeles.

C'est la légende. En fait, je ne peux pas vivre là-bas. Pour tourner, c'est tranquille, il y a de l'espace, il fait beau, je roule en décapotable… Disons que je vais serrer des mains deux fois par an : ça fait aussi partie du métier.



Peut-on parler d'argent avec vous ?

En France, ça ne se dit pas. "Ce n'est pas bien de gagner beaucoup, certains crèvent de faim, c'est scandaleux ! " : voilà la mentalité française. Moi, je m'en fous. Je ne serai pas le plus riche du cimetière. J'aime les belles voitures, les voyages, j'ai une grande famille, j'aime aider les gens et je n'ai aucun problème avec ça. Mon argent est bien employé, dilapidé. Sans compter ce que l'on verse aux impôts. Mais commencer à le dire est toujours mal interprété. Alors je me tais.