Paris Première

"Un thriller sans âme."

Petite, j'ai connu ces torturants trajets en voiture pour aller respirer le bon air de la montagne, trajets qui nous menaient à travers de petits bleds encaissés dans la vallée de Chamonix. Maisons tristes, rivières noires, silence pesant, visages planqués derrière des rideaux jaunâtres, l'angoisse pure, tranquille, palpable, qui serait vite balayée par la vision salvatrice des pics étincelants de neige.
Ce sont ces paysages qu'a choisis Kassovitz pour décor des " Rivières pourpres " (hé hé, pas le choix, c'était dans le bouquin).
Côté décor, bravo, la province réelle, la majesté lugubre font froid dans le dos, si bien adapté à cette sombre intrigue de meurtres rituels sur fond de complot crypto-eugeniste avec vengeance perso en prime.

À vrai dire on comprend mal l'histoire ou serait-ce que l'adaptation par Grangé lui-même laisse à désirer ? ?
Alors la tête de Mathieu et son oeil de cinéaste doué font des merveilles : images bleuâtres, mise en scène élégante, nerveuse ou jouant sur l'angoisse sourde, caméra mobile, tout ça se hisse à la hauteur des thrillers version symbolico-psychanalytiques dont " les rivières pourpres " se veut l'émule (ah, Cassel apparaissant crucifié devant les yeux hagards de... euh... Jodie Foster, non, Jean Reno... c'est quelque chose... de déjà vu ?).

Il faut faire grand, populaire, le petit OK ? Mais il est où le coeur à Mathieu ?
À part 2-3 pignolades avec les beurs du coin, pour saynète très " la haine ", le Mathieu a bien vite disparu derrière l'ambition du projet. Il a réalisé le film que Michael Mann aurait pu tourner avec une grosse baisse de forme.

C'est du sérieux, de l'efficace, du palpitant même, mais la présence du fétiche de Kassovitz, l'épatant Cassel ne change rien à l'affaire : un bon thriller sans l'âme de son artisan.


Libération

Après l'échec commercial de son troisième long-métrage, Assassin(s), et la gestation difficile d'un nouveau projet perso, Mathieu Kassovitz revient avec un film profilé pour le replacer en tête du peloton des jeunes cinéastes gagnants, où il s'était propulsé avec la Haine en 1995: adaptation d'un polar à gros tirage (de Jean-Christophe Grangé), casting en béton ­ le duo Jean Reno-Vincent Cassel ­, affiche et titre accrocheurs, etc.

Kassovitz, menant de front une double carrière d'acteur et de cinéaste, échappe aux classifications hâtives, ni «auteur» au sens classique où il continue d'être employé chez nous, ni simple exécutant de commandes (même si ce film en est une), on peut le rapprocher, dans la génération précédente, d'Alain Corneau ou de Bertrand Tavernier, avec qui il partage une cinéphilie très américaine et un goût marqué pour les cadres du cinéma de genre. Kassovitz préférerait probablement qu'on le compare à David Fincher; ce serait, il est vrai, plus sexy, d'autant que les Rivières pourpres suit explicitement les voies ensanglantées de Seven, un des films les plus pompés des dix dernières années. Dans le Journal du dimanche (du 24 septembre), Kassovitz se définit comme un «chef d'entreprise qui fait des films», qui joue, cette fois, sa «carte d'entrée dans un nouveau club: celui des productions ambitieuses et chères, entre 100 et 200 millions».

Cadavre. Le film s'ouvre majestueusement, en guise d'apéritif, sur des gros plans de plaies avariées parcourues de vermines. La caméra glisse sur le corps d'un jeune homme atrocement mutilé (mains tranchées, énucléation, tout ça, apprend-on plus tard, à vif), dont le cadavre a été retrouvé suspendu au sommet d'une montagne. L'enquête est confiée à Niémans (Jean Reno, toujours dans son registre tirage de gueule à la Lino Ventura), fin limier spécialisé dans les affaires délicates. Il débarque sur les lieux du crime, à Guernon dans les Alpes, les nerfs déjà passablement éprouvés. Il a tellement l'air de dissimuler des monceaux de saloperies psychotiques derrière ses bajoues mal rasées qu'on a cru, une bonne partie du film, que c'était lui, le coupable!
Parallèlement, on suit Max Kerkérian (Vincent Cassel), ex-délinquant devenu flic à la coule (il fume des joints, parle en verlan), tentant de démêler le plat de spaghettis d'une profanation de sépulture. Comme il se doit, les deux affaires finiront par n'en faire qu'une, et les deux flics feront équipe pour affronter le Mal absolu. On n'aura pas la cruauté d'éventer le secret de la révélation terminale du scénario, mais on ne peut pas non plus la passer sous silence: ce qui aurait dû être l'un des climax dramatiques et terrifiants du film vire au dégonflement de baudruche dans un grand bruit de courant d'air, et tellement carabiné qu'il en devient presque comique.

Cauchemar. C'est dommage, parce que le film contient des séquences qui prouvent l'inventivité percutante de Kassovitz derrière la caméra: scène de combats entre Max et des skins, séquences de recherches d'indices dans les profondeurs d'un glacier et surtout une palpitante course-poursuite nocturne où le film touche enfin à la pure étrangeté du cauchemar. Par comparaison, la scène néogothique dans un couvent avec Dominique Sanda en détraquée claustrale ou le comique embarrassant autour des flics en tenue, qui tire la superprode ténébreuse du côté d'un vulgaire épisode de Navarro sur TF1, font quand même pitié et horriblement franchouillard. Cela dit, ce genre de tambouille disparate, entre efficacité hollywoodienne et bonne franquette hexagonale, a déjà fait le succès, par exemple, de Taxi, et il y a fort à parier que les Rivières pourpres va, lui aussi cartonner dur.


L'Alsace

Du sang sur la neige. Flics enervés, Reno et Cassel sont au centre des "Rivières pourpres", le premier thriller, rapide et mysterieux, de Mathieu Kassovitz. Si parfois on peut reprocher à certains films de démarrer mollement, ce n'est assurement pas le cas du nouveau Kassovitz... D'emblée, nous voila dans une salle d'autopsie qu'on imagine vaste, froide et forcément sinistre. Sur la table métallique, un corps sous une bache plastique translucide...
Un cadavre en position foetale que la camera, tandis que défile le générique, détaille au plus près. Poils raidis sur la peau bleuie, plaies gluantes de sang noir, entailles franches, mains sectionnées, cordes mordant les chairs martyrisées dans lesquelles déjà grouillent les vers...

Pour faire glauque, c'est réussi. Mais, sans doute la surabondance de polars à la télévision, en "anésthésiant" les téléspectateurs, oblige-t-elle le cinéma a mettre la barre toujours plus haut. En choisissant le genre très codé du thriller, Kassovitz n'échappe pas à cette carte forcée. Pourtant, au-dela de cette nécessité de frapper fort, le réalisateur de "La haine" se retrouve comme un poisson dans l'eau avec cette histoire policière qui vire petit à petit au cauchemar...

Tandis que les gendarmes lui font plus ou moins ouvertement la gueule, le commissaire Niémans débarque de Paris dans ce coin de montagne pour tenter de comprendre pourquoi un modeste bibliothécaire s'est retrouvé pendu à une falaise et pourquoi il a été longuement torturé... A quelques centaines de kilomètres de là, c'est un autre flic qui mène, lui, ce qui semble bien être une enquête de routine. Pourquoi a-t-on profané la tombe d'une fillette morte des années auparavant, écrasée sur une autoroute?
Evidemment, les deux enquêtes vont se rejoindre et il faudra aux deux policiers cohabiter tant bien que mal... Car Pierre Niemans est un vieux de la vieille à qui on ne la fait pas, un type enigmatique qui previent qu'il vaut mieux ne pas avoir à faire à son service tandis que Max Kerkerian est une jeune tête brulée qui ne craint pas plus de fumer un pétard que de se cogner sauvagement, façon kung-fu, avec des skins...

Le couple de flics mal assorti et mal embouché, jolis specimens de marginaux allergiques au système, on a déjà vu au cinéma. Comme Kassovitz ne l'ignore pas, il s'ingénie avec bonheur à multiplier les pistes comme les rébondissements... D'inquiétantes expériences eugénistes...
Le cinéaste, dans ce qui est quand même un film de commande, a choisi de se faire plaisir en prenant à bras le corps le thriller pour en extraire la substantifique moelle. Ainsi Kassovitz, habitué jusque la à des ambiances urbaines, joue allégrement d'un décor de montagne avec ses hauteurs neigeuses et immaculées (filmées amplement par hélicoptere), ses fonds de vallées sombres et inquiétants, ses profonds glaciers au fond desquels Niémans découvre un cadavre de plus ou encore ses avalanches qui nettoient le crime...

Evidemment, la chute des "Rivières pourpres" arrive un peu comme un cheveu sur la soupe mais Kassovitz revendique l'impasse sur la compréhension au bénéfice du plaisir. Les "Rivières pourpres" n'est donc qu'un divertissement (noir) mais il est bien fait.


Télérama

"Un polar macabre dont l'action ne rattrape pas les faiblesses de scénario."

Cela faisait un moment qu'on n'avait plus de nouvelles de Mathieu Kassovitz, trublion starisé. Depuis le semi-échec d'Assassins, il y a trois ans. La rumeur parlait, à propos de son nouveau film, d'un grand bol d'air montagneux et d'un polar foisonnant. On était curieux de voir. On est un peu déçu. Un crime horrible - on vous passe les détails -, et voilà notre Nettoyeur national (Jean Reno, mutique, prévisible), superflic solitaire, dépéché sur place. Sur place, c'est-à-dire dans les Alpes, ou est installée une mystérieuse faculté reservée à une non moins mystérieuse élite.
Parallèlement, un autre flic (Vincent Cassel, nerveux et cool, comme d'habitude) enquête sur la profanation d'une tombe. Leurs routes se croisent et leurs deux enquêtes n'en font plus qu'une.

On devine l'intention de Kassovitz : revivifier le thriller en surfant sur la crête de l'esthétique macabre. Réaliser un Seven matiné de Silence des agneaux made in France, avec décor et acteurs bien de chez nous. Problème : le scénario n'est guere à la hauteur.
Soit on a deux longueurs d'avance : ladite fac s'affiche d'emblée comme une secte nazillonne ! Soit on ne pige plus rien (pour la fin, accrochez-vous !). Tout cela sans compter les clins d'oeil un peu gratuits, le verlan appuyé à destination des jeunes, un militantisme de convention (mort aux fafs !).

Ce qu'il y a de mieux, c'est l'action. L'action pour l'action. Comme cette longue et fascinante course-poursuite, de nuit, sur une piste d'athlétisme. Souffle haletant, neige cinglante, forme fantomatique qui glisse sans fin : le talent de Kassovitz eclate là avec évidence, et l'on se prend à rêver au film fantastique qu'il pourrait faire.
La photo est soignée, la région riche en pics et en gouffres photogéniques, la vérité innommable à souhait. Pourtant, cette ascension vers la barbarie ne surprend jamais. Un air glacé et impersonnel de déjà-vu plane en permanence. On a l'impression que Kassovitz n'est pas là, qu'il filme tout cela en ayant la tête ailleurs. Aux Etats-Unis ?